Cartographier l'IA, quatre ans plus tard
Adam Harvey revient sur la longue enquête qu’il a menée entre Berlin, Beyrouth et Luxembourg pour documenter les jeux de données utilisés par la reconnaissance faciale, et sur ce que cette cartographie a déplacé dans sa pratique.
Il y a quatre ans, j’ai commencé à compter les visages. Pas par curiosité — par nécessité. Il fallait bien que quelqu’un compte, et personne ne semblait vouloir s’en charger.
Le projet VFRAME est né d’une question qui paraît élémentaire : de quoi sont faits, exactement, les jeux de données qui entraînent la reconnaissance faciale ? Quand on ouvre les paquets, on trouve des photographies — beaucoup. Des dizaines de milliers, parfois des millions. Photographies de famille, de mariage, de funérailles, prises sur Flickr ou volées dans des bases de données publiques. Personne n’a demandé leur accord aux gens qui apparaissent dessus. Personne ne sait, parmi eux, lesquels ont depuis disparu, sont morts, ou auraient préféré ne plus exister sur un serveur quelque part en Virginie.
Compter, classer, signaler
La première année, j’ai surtout compté. Combien de visages d’enfants ? Combien de personnes racisées ? Combien de scènes manifestement privées ? Le travail consistait à ouvrir l’archive et à la documenter, image par image, en collaboration avec quatre chercheuses basées à Beyrouth, Berlin et Lagos. Lent. Méticuleux. Frustrant.
La deuxième année — c’était en 2023 — l’archive principale a été silencieusement retirée. L’université qui l’hébergeait a fini par admettre qu’elle ne pouvait pas justifier sa conservation. Mais retirer n’efface pas : il en circule encore des copies, des miroirs, des forks. C’est là que j’ai compris que cartographier ne suffisait pas. Il fallait aussi suivre les fuites, les republications, les usages dérivés. Une cartographie en temps de guerre.



Photo: Marion Dessard
« « On ne voit jamais une IA. On voit ses traces, ses bords, ses pannes. Et on apprend à lire ces traces comme on lit un paysage : lentement. » »
Adam Harvey

Xenorama, KORRELATION (2020 -ongoing) Crédit photo : Xenorama

Serge Ecker, Passages (2024). Crédit photo : Serge Ecker
Ce que Luxembourg change
L’invitation d’elektron, en 2025, a déplacé quelque chose. Jusqu’ici je travaillais seul (avec mon équipe), pour des galeries, des conférences académiques, des publications. À Luxembourg, le projet devient public — au sens littéral : panneaux dans la rue, atelier ouvert, ateliers de sérigraphie pour les ados. Ce déplacement est inconfortable. Mais c’est aussi, je crois, la seule manière de rendre la recherche tenable sur la durée.
Les quatre vagues du projet, étalées sur la saison 2026/2027, sont une tentative de répondre à une question simple : comment fait-on circuler une enquête longue sans la diluer, et sans la confiner à un cercle d’initiés ?
Pour qui
Pour les gens qui apparaissent dans ces datasets, et qui n’ont jamais su qu’ils s’y trouvaient. Pour ceux qui les entraînent, et qui ne savent pas toujours d’où vient leur matière première. Pour les institutions — universités, musées, mairies — qui hébergent, par défaut, des archives dont elles ne mesurent pas la portée. Et pour les artistes, qui ont peut-être plus de marge que les autres pour ouvrir ces boîtes et regarder dedans.


